RU 58668

Article paru le 12 juin 1996 l'Humanité

Nom de code : RU 58668

ROUSSEL-UCLAF renonce à la mise au point d’un nouveau médicament contre les cancers du sein, pour de sordides questions financières. Selon l’Organisation mondiale de la santé, le tamoxifène, un médicament utilisé depuis vingt ans dans le traitement de ces maladies, induit des effets secondaires dangereux. Cette information, largement médiatisée, bouleverse les scientifiques d’une des équipes de chimistes et de pharmacologues de Roussel-UCLAF. Eux savent qu’il existe, en dehors du tamoxifène, « une molécule particulièrement intéressante dans le traitement des cancers du sein, qu’il s’agisse de tumeurs primitives ou des métastases très redoutées ». Autrement dit, cette nouvelle molécule aurait une efficacité supérieure à celle du tamoxifène, sans en avoir les inconvénients, notamment en restant active sur des tumeurs initialement résistantes à ce médicament déjà ancien.
Les chercheurs de Roussel-UCLAF sont bien placés pour porter cette appréciation : ils l’ont mise au point en 1992, après plus de dix ans d’un travail acharné. Nom de code de la molécule : le RU 58668. Elle représente un réel espoir pour les 800.000 femmes qui, chaque année, engagent un combat vital contre le cancer du sein, responsable de 200.000 décès par an. Et pourtant, le RU 58668 ne sera probablement jamais commercialisé. C’est du moins la décision prise par la direction de Roussel-UCLAF. Elle estime que cette molécule « ne présente pas un intérêt économique suffisant ». 200.000 femmes à sauver chaque année, ça ne serait pas suffisamment rentable ! « Les évaluations effectuées prédisent un chiffre d’affaires compris entre 500 et 800 millions de francs par an. Ce chiffre est jugé insuffisant », s’indigne l’un des chimistes, décontenancé, révolté. « Je ne néglige pas l’aspect économique, mais je ne peux accepter que notre produit dorme dans les tiroirs, alors que tant de femmes sont atteintes par cette maladie. »
On peut lui objecter que les travaux de recherche sur le RU 58 668 n’ont jamais dépassé la phase préclinique, que les tests permettant de vérifier la tolérance humaine n’ont pas été réalisés. Mais personne, dans la communauté scientifique internationale, n’a sous-estimé les premiers résultats. « Imaginez le potentiel fabuleux de cette molécule si elle s’avère aussi efficace sur l’homme. Je ne peux admettre que l’on n’effectue pas ces tests ultimes pour des raisons financières. L’aspect médical ne doit-il pas primer ? Et puis, il ne faut pas oublier que, chaque année, le groupe bat des records de bénéfices. Avec une partie de ces profits, on pourrait même se permettre de travailler à perte pour l’Afrique », ajoute-t-il.

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